Le “gros mot” de Jean-Paul Pelras
Si j’avais dit à mon père alors que l’on taillait la vigne dans la tramontane glacée de quelques coteaux roussillonnais que, 40 ans plus tard, un robot allait décrypter ma façon d’écrire et de penser, il m’aurait certainement conseillé d’aller consulter ou de m’alimenter plus solidement à l’abri des oliviers, afin de retrouver discernement et lucidité.
Et pourtant nous y voilà, avec cet exemple relevé sur “Grok”, logiciel d’intelligence artificielle (IA) réservé aux abonnés Premium de Twitter/X : «Ex maraîcher devenu écrivain a effectué un séjour en taule et balance des éditos au vitriol dans Le Point et L’Agri (Le Bulletin d’Espalion étant, pour l’instant, épargné…) défendant les paysans français face aux taxes et au loup contre les écolos activistes et les politiciens déconnectés…». Et la machine de rajouter, en vrac et sans distinction, ceux qui “kiffent” mes publications.
Alors, bien sûr, à ce moment-là, tu te demandes, même si nous nous rapprochons “dangereusement” de la vérité, qui a bien pu écrire ça ! Dans quels méandres est allé se faufiler ce grok si bien renseigné dont le nom proviendrait du roman de Robert A. Heinlein, “Stranger in a Strange Land” (1961) où un Martien, utilise le mot “grok” pour évoquer «une compréhension profonde et intuitive».
Seul David Vincent avec ses “Envahisseurs” au petit doigt bloqué y avait peut-être pensé. Sachant que, sur ce coup-là, nous n’avons même plus besoin d’ovni pour accaparer notre esprit, usurper notre modus vivendi, coloniser notre prose, conquérir nos idées, les moduler, les transgresser… Au risque, et c’est bien tout le danger, de les modifier. Oui, c’est bien tout le danger puisque ce n’est que le début d’une fulgurante confiscation intellectuelle susceptible d’influencer, tout aussi rapidement, ceux qui vont se laisser entraîner, sans lutter, dans la spirale des raisonnements virtuels.
Les promoteurs de l’intelligence artificielle l’ont bien compris, après la robotisation permettant de relayer l’effort physique, il faut imposer celle qui va prendre en charge le cérébral, le psychologique. Depuis plusieurs décennies, les marchands, toutes options confondues, s’évertuent à nous assister à la maison, au boulot, en voiture, au bureau, pendant nos loisirs et dans toutes les étapes de notre vie quotidienne. En écrivant à notre place, l’IA participe à cette indolence. Celle qui va, au-delà du journalisme, envahir les écoles où beaucoup ne savent déjà plus ce qu’est une règle de 3, un produit en croix ou un participe passé. Peu importe, puisque tout est dans la petite machine, il suffit de demander. Effrayant ? Même pas. Ceux qui le pensent disparaîtront. Ceux qui arrivent s’adapteront.
Un jour, quelques temps avant de nous quitter, l’écrivain et Prix Goncourt Jean Carrière (L’épervier de Maheux - 1972) me confiait : «Tu sais, je crois que ce qui demeure la part la plus profonde de l’homme, c’est sa sensibilité». Si tu savais Jean. Oui, si tu savais ce qu’ils en ont fait !
Cette chronique a été rédigée en conscience et (pour l’instant) sans aucune dépossession de la pensée, après que je me sois raisonnablement sustenté et hydraté.
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